TEXTE
COMPLET (manuel,
page 46)
Notre
histoire
Jetons l’œil
sur la carte de l'Europe : nous serons frappés
de la masse imposante et de la situation avantageuse d'un
grand pays en bordure à l'Atlantique. Ce serait
un carré parfait, n'était le bec de corbeau
de la Bretagne armoricaine, en projection sur l'Atlantique
: quadrilatère borné au sud par la Méditerranée,
l'Espagne, la chaîne des Pyrénées
et le golfe de Gascogne ; ouvrant sur l'ouest, par-dessus
l'océan, une gueule immense, comme pour happer
l'Amérique lointaine ; vers le nord lorgnant
sous cape la verte Angleterre et la Flandre industrieuse ;
enfin, du côté de l'est, enfoncée
dans la muraille des Alpes, comme si elle craignait le
contact trop intime de l'impétueuse Italie ; cette
grande nation, c'est la France.
C'est
la France, avec la mosaïque de ses sols et de ses cultures ;
la France impérissable, en dépit de ses ennemis
du dedans ou du dehors ; la France d'où, en
fin du Moyen Âge, nous sont venus les fondateurs de
nos familles et de nos paroisses, assises d'une France nouvelle
sur les rivages du Saint-Laurent et de son golfe immense.
Les
voyages répétés du navigateur malouin,
Jacques Cartier, dans les parages hantés de banquises
et d'ours polaires, nous ont assuré, — et par
surcroît à la France — , le droit d'occuper
et de mettre en valeur les terres du continent nouveau.
Droit de prime importance à une époque où
les jeunes monarchies de l'Europe occidentale réclamaient
dans le Nouveau Monde leur « part du patrimoine
d'Adam », que l'Espagne dans sa force leur refusait.
Mais
pour parler juste, ce que convoitaient surtout en Amérique
toutes les puissances européennes, combatives mais
besogneuses, ce n'était pas tant des terres incultes
à mettre en valeur que des métaux précieux
à utiliser pour les fins de leur administration interne
ou de leurs entreprises d'outre-mer. Après les épices,
l'or devenait le mobile le plus inspirant du colonisateur
français, marchant sur les traces de l'Espagnol.
Vice
irrémédiable qui va précipiter la ruine
de mainte entreprise maritime de la France, en déterminant
le choix de sujets médiocres qu'on se flatte, bien
à tort, de pouvoir plier à un travail sérieux
pour le compte de leurs geôliers. Le résultat,
plutôt décevant, ce sera le désastre
à brève échéance, la ruine méritée
de l'entreprise mal conçue. Quel bonheur pour le
Canada que ces braves forçats aient eu le bon esprit
d'aller se faire pendre ailleurs, avant même d'avoir
pu contaminer la jeune colonie.
Et
puis, bénissons la mémoire du cardinal-ministre
Richelieu qui, après avoir mis un peu d'ordre dans
les finances de l'État, n'a eu rien de plus pressé
que de se faire rendre le Canada que les corsaires huguenots
de Charles 1er avaient capturé, une fois la paix
conclue. Coup de maître qu'avait préparé
et permis la prise de La Rochelle, forteresse du protestantisme
en France, acte de force qui eut pour complément
un acte de perspicacité : l'envoi de colons défricheurs
recrutés sur le piton forestier du Perche.
Grâce
à la lucidité de ce vigoureux esprit, des
colonies françaises jumelles ont pris forme en Amérique
: l'une dans la péninsule acadienne, l'autre dans
la vallée du Saint-Laurent. À travers d'angoissantes
vicissitudes, elles se sont perpétuées jusqu'à
nos jours... Le secret de leur durée, en dépit
de conditions économiques et sociales souvent désastreuses,
c'est, dans l'ordre matériel, de n'avoir jamais délaissé
la culture du sol et, dans l'ordre spirituel, de s'être
agrippées à la tradition des ancêtres.
Extrait
de Léon Gérin (1946). Aux sources de notre histoire.
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